oxtorrent
Accueil » Film » La Fille de nulle part - Film (2013)

La Fille de nulle part - Film (2013)

Film de Jean-Claude Brisseau Drame et Épouvante-horreur 1 h 31 min 6 février 2013

Michel, professeur de mathématiques à la retraite, vit seul depuis la mort de sa femme et occupe ses journées à l’écriture d’un essai sur les croyances qui façonnent la vie quotidienne. Un jour, il recueille Dora, une jeune femme sans domicile fixe, qu’il trouve blessée sur le pas de sa porte et l’héberge le temps de son rétablissement. Sa présence ramène un peu de fraîcheur dans la vie de Michel, mais peu à peu, l’appartement devient le théâtre de phénomènes mystérieux.

Film La Fille de nulle part - Film (2013)
SERVEUR 1

La vie me joue de ces tours parfois ! Enfin bon, tu t'en fous.

NOUVEAU CONCEPT : celui qui veut lire ma critique, il toque à ma porte et passe commande. Je m'engage à livrer une critique que vous apprécierez. Livraison sous 24 heures !

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Si j'ai voulu jouer avec ma critique, la soumettant aux règles du "toc toc qui est là ?", c'est parce que cette critique est intimement liée à ma vie. Ou comment le cinéma impacte nos vies. On était pas obligé de s'y intéresser. Il y a aussi de très bonnes critiques sur ce film - ce qui a fait que je trouvais la mienne secondaire.

Il a suffi de quelques jours pour que je sois mis à l'épreuve.

Cher Charlesvatel,

L'histoire commence quand je suis sorti de Holy Motors, un film qui contrairement à beaucoup de critiques ne m'a pas fait étrangement interroger sur la notion de cinéma ou d'acteurs... Mais sur la notion de monstre. Qu'est-ce qu'un monstre ?

Un monstre est celui qui se cache sous le lit parce qu'il est laid. J'ai beau ne plus être un enfant, la définition m'est apparue être la même, très récemment. Si je remonte à plus loin, j'ai écrit un jour dans un journal intime : "J’eus appris trop jeune que les monstres présentaient davantage une face débonnaire que le caractère systématique du bourreau hideux."

Je sortais donc d'Holy Motors et une personne cherchant un logis pour la nuit m'a accostée à la tombée de la nuit. Il s'était présenté en s'excusant, et sur ses excuses, il se désolait encore de sa situation et de m'importuner. Je lui ai dit que je comprenais sa situation - si tant est que je puisse la comprendre - mais je lui ai dit que j'habitais chez des amis. Ce prétexte mensonger me paraissait être la bonne esquive mais la réalité est, bien qu'ayant un lit supplémentaire et de la surface dans mon petit appartement, que je n'étais pas d'humeur à accueillir qui que ce soit, ce soir-là. Moi, avec mes disponibilités et mes capacités, j'ai refusé à un être humain de dormir au chaud et de manger. J'ai beau ne pas être responsable d'une telle situation, j'ai eu vite fait de culpabiliser dès que j'ai tourné la clé dans ma petite serrure confortable. J'étais indéniablement un monstre pour cet homme, autrement dit ce petit-bourgeois ayant le droit de dire qui entre et qui n'entre pas, et sur quels critères ? Cet homme me paraissait gentil aussi. Etait-il à l'inverse un monstre pour moi ? De quoi avais-je peur ? Et que vient faire mon humeur face à la détresse ?

Quelques mois ont passé.

C'était à la veille de voir "La fille de nulle part", pendant une matinée. Je ne savais pas de quoi parlait le film. M'en allant en centre-ville, je suis accosté par un homme qui demande une cigarette. Cet homme se trouvait exactement au même endroit que ma précédente rencontre. Pourtant ce n'est pas une rue très passante. Je sors ma tabatière et je lui en roule une. Il m'explique qu'il a des connaissances à Lille, qu'il arrive de Lisbonne. Mais il n'arrive pas à joindre ces personnes pour trouver un logement. Il m'explique que ce n'est pas grave, qu'il va dormir à la gare. L'ennui, c'est qu'il s'est fait volé toutes ses affaires la nuit passée. Il n'a plus de vêtements. Moi, je tique et lui sors tout de go que je peux - je sors mon feu - lui donner rendez-vous ce soir après vingt-deux heures. Je sais que l'heure est tardive pour un rendez-vous relativement incertain mais je n'ai pas le choix, je dois aller à une réunion et n'en sortirai pas avant. C'est précisément parce que j'ai refusé à un autre pareil que lui "le droit de passage" que j'ai accepté. Mon humeur n'a pas interféré ce coup-ci. La culpabilité était bien trop forte. Je donne mon adresse à cet inconnu et, quand je rentre à vingt-et-une heure cinquante, il est là. Il attend, clope au bec. Je suis convaincu qu'il n'a pas d'autres connaissances.

Cet homme aura dormi sous mon lit mezzanine. Je n'aurai pas dormi de la nuit. Je pensais à lui, à ce qu'il pouvait avoir en tête, à toutes ces choses que j'avais et pas lui, à la pauvreté dont je me plaignais et au nom de quoi. J'ai pensé au lendemain, à son lendemain, ce qu'il se passerait, et si jamais par je ne sais quel miracle, il avait un lendemain. Je n'avais pas discuté du délai, que ce n'était genre "pour la nuit", accolé à je ne sais quel autre bobard pour faire passer la pilule. Je n'avais pas évoqué le délai parce que je ne voulais pas me faire passer pour quelqu'un qui dit oui un jour et non à l'autre pour un motif purement arbitraire. Aussi arbitraire que mon humeur assassine. J'ai pensé qu'il pouvait faire ce qu'il voulait pendant mon sommeil, m'attaquer derrière ces ronflements pour faire baisser ma garde et mieux me dépouiller du peu ou du beaucoup que j'avais (tout devient relatif). Cette liberté d'actes sous mon toit me terrassait. J'ai pensé que je n'avais pas confiance, que, quels que soient mes actes, je continuais d'être un monstre pour lui et qu'il était mon monstre pour une nuit.

De toute la nuit, je n'ai pas pu effacer mon angoisse absurde, mon délire de persécution. Je me réveillais mollement au moindre bruit, surveillant le moindre geste ou mouvement. Si j'entendais bouger, je me disais que c'était le moment où mes pensées absurdes se vérifiaient, que c'était la fin et que je devais malgré tout ne pas bouger. Bouger, ce serait donner le champ libre à mes pensées anxieuses et absurdes.

Le matin vint. Je lui ai signifié que je quittais l'appartement vers les dix heures (pour la séance de cinéma). Il m'a dit qu'il avait bien dormi et qu'il allait "pousser" jusqu'à Amiens où il connaissait une auberge de jeunesse. Je lui ai passé un peu de monnaie pour sa prochaine nuit et il est parti parce que je mettais du temps à retrouver mon bonnet.

Je suis sorti sans bonnet. J'étais convaincu de l'avoir poser, là, près de la porte. Et puis je me suis souvenu que Ruis, le portugais, n'avait plus de vêtement. De tout le temps de son passage, ce fait m'a aussi hanté. Je ne voulais pas lui donner de vêtements parce que je n'ai pratiquement rien. Mais à y repenser, on trouve toujours quelque chose. Je suis vraiment un monstre. Mon bonnet. Il était près de la porte. J'en suis sûr mais trop tard. Le pire, c'est que c'est davantage un souvenir qu'un bonnet pour me réchauffer les oreilles. De ne l'avoir pas trouvé me tarodait, démultipliait ma défiance. Il n'avait pas de vêtement donc il a pris mon bonnet, le seul truc auquel je tenais en vêtement. Quel monstre ! Je te maudis ! Pouvais-je plus maudire un homme que le système maudissait déjà ? Il a forcément pris mon bonnet. Comment lui en vouloir ? C'était un geste légitime. Mais il aurait pu demander ! Je lui aurais donné mon écharpe, une chemise, que sais-je encore ?

J'entre dans le cinéma. Je vais à la caisse. Je m'assois. Je maudis Ruis et maugrée encore un bon dix minutes. Le film commence et, en cinq minutes, j'ai l'étrange sensation d'un déjà-vu. Ce que je vois à l'écran, et même dans les questionnements, est la presque exacte de ce que je viens de vivre à savoir : un homme accueille chez lui une personne inconnue, sans-logis de surcroît. Je cherche dans ma mémoire, je crois bien que c'est le seul film de ma connaissance qui traite de la chose aussi simplement.

Cher Charlesvatel,

Il y a parfois des coïncidences qui font prendre à notre vie un virage fantastique. Il est d'autant plus fantastique qu'il est quotidien et banal. Ce sont d'ailleurs les films fantastiques les plus ancrés dans la réalité que j'apprécie le plus. Pas besoin de vilaines bêtes. Juste des monstres quotidiens, un ami, un proche que progressivement on ne reconnaît plus.

Alors quel rapport avec cette critique, mise à part la coïncidence anecdotique ?

Dans la Fille de Nulle Part, c'est l'étrange qui entre par la grande porte. La fille en question atterrit dans un endroit bienveillant, chez un homme sans défense. Si dans les premiers temps, les enjeux sont les mêmes que ci-dessus, on dénote que très vite ils s'inversent à mesure que cet homme s'interroge ou interroge.

Nous pouvons commencer cette critique.

Presque immédiatement, il est question de confiance. Et s'il est un lien entre cette critique et l'anecdote, c'est que tout repose sur le postulat de la confiance. La confiance dans les actes et dans la parole d'autrui. Croire à ce que dit un autre sinon tout est foutu. Croire aussi que de fait en fait, la rationalité exerce son poids jusqu'à, paradoxalement, incorporer la part de l'irrationnel dans le rationnel. Un peu comme s'incorpore une poudre lyophilisée au lait. Cette progression de l'étrange, de ce virus qui infecte un espace clos, tourne à l'allégorie : la rencontre du scientifique et du magicien. Qui croire ? Et pourtant, la confiance est là et le discours évolue de manière logique devant un homme, pourtant reclus, à qui plus rien ne fait peur. C'est dans une atmosphère d'incrédulité totale que s'avance cette rencontre improbable puis peu à peu providentielle. Le côté désargenté du budget renforce cette impression sournoise d'un réalisme fantastique, à l'aune d'un Kafka et sorte à privilégier le discours philosophico-mystique. La banalité avec laquelle l'hôte encaisse engage dès lors une surenchère d'éléments fantomatiques jusqu'à rendre un ensemble confiné et magique. L'histoire en huis-clos ne peut que se potentialiser de cette façon. C'est encore cette rationalité qui donne du crédit à cette histoire démente, autrement elle serait vouée à l'échec - d'où le ton monocorde et le jeu économique.

Il y a toute une justification à employer ce ton comme quelque chose de nécessaire. A priori, il est possible d'être partagé sur ce jeu. D'un côté, c'est faux, mais d'une fausseté insoluble. Et d'un autre, il y a un côté à la fois du Rohmer et du Kaurismaki (ça plaît aux petits-bourgeois !) dans cette vie hermétique. Au-delà de la nécessité de cette forme improbable, il m'est avis que Jean-Claude Brisseau n'avait pas trop le choix ; en intérieur et dans ce genre d'appartement apragmatique (pour le coup, très mal aisé à la fois dans l'histoire et pour le film), le son sature très vite. Cette fausseté crée une faille béante devant soi, une faille dans laquelle je me suis engouffré pour enfin observer que cela rendait très humaine l'histoire (à défaut d'être naturelle - ce qui est amusant en soi dans une histoire surnaturelle). Parce que c'est bourré de défauts, je ne sais si c'est de l'indulgence ou un sens réfléchi pour suggérer l'empathie mais c'est intéressant. En plus de l'empathie, cela crée une attention toute particulière, le développement d'une autre écoute. Parce que je sentais le film fragile.

Et j'ai envie de dire aussi qu'une absence de proposition de jeu (qui est une forme de proposition à part entière) ne peut pas être fausse en soi. Je pense que le but était l'économie de moyen, l'impossibilité pour notre couple de protagonistes de jouer décemment dans un lieu impropre au cinéma, tout juste bon au quotidien banal, et qu'il fallait nous endormir pour faire surgir le fantastique ; il fallait du monocorde pour des extrasystoles.

La forme humanise car elle ne laisse aucune place à l'interprétation. C'est en nous-mêmes, en tant que spectateur, que l'interprétation se formule car notre conscience se bute à une forme qui n'est pas naturelle. Contrairement à un Bresson, c'est la forme adapté pour ce type d'entreprise qui demande une implication de notre humanité pour justement être berné... et ainsi vivre à son tour l'incrédulité, comme si nous étions un troisième personnage exclu-inclus, comme si nous étions les oreilles des murs, dans l'encadrement des portes. Il y a un certain parallèle à faire entre cet appartement et celui vu récemment dans Amour. Si son propriétaire par défaut ne l'aime pas, c'est parce qu'il ne rend pas libre les mouvements de la conscience de sorte à vérifier, à authentifier ses champs. Dans ses Méditations, René Descartes nous dit ceci :

"Cependant je ne me saurais trop étonné quand je considère combien mon esprit a de faiblesse et de pente qui le porte insensiblement dans l'erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, les paroles toutefois m'arrêtent, et je suis presque déçu par les termes du langage ordinaire; car nous disons que nous voyons la même cire, si elle est présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a même couleur et même figure : d'où je voudrais presque conclure que l'on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l'esprit, si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux qui pourraient couvrir des machines artificielles qui ne se remueraient que par ressorts ? Mais je juge que ce sont des hommes, et ainsi je comprends par la seule puissance de juger, qui réside en mon esprit, ce que je croyais de mes yeux."

Autrement dit, comment puis-je juger et traduire ma propre conscience à partir des éléments qui sont en-dehors du champ de conscience ? Même si nous déduisons intuitivement qu'il s'agit d'hommes passant dans la rue, nous ne pouvons que supposer qu'ils ne sont pas des machines. Et je ferai remarquer sur cet extrait que si Descartes avait connu notre époque, je ne sais pas comment il aurait déceler le vrai du faux homme. A notre époque et pour bientôt, nul besoin de chapeau pour poser la question de l'authenticité et des inductions en erreur de notre conscience.

Nous pouvons dire en outre ceci : parce qu'il habite dans cet appartement précisément que, a minima, il n'est pas possible pour la conscience d'exercer un jugement certain, pour ne pas dire cartésien.

Les évènements arrivent simplement. D'abord, on stimule un sens : l'ouïe. Puis deux. L'ouïe, la vue. A partir de deux, notre conscience nous trompe déjà ! Et lorsque les cinq sens sont réunis, nul doute qu'il est impossible de dire si ce que nous avons vu est vrai ou faux, si l'histoire est elle-même valable, même devant l'oeil le plus aguerri ou le moins endormi. Il n'est pas possible d'échapper au raisonnement du tout dit.

Finalement, l'efficacité de cette oeuvre repose sur des ficelles aussi vieilles que le "Je", que le temps où l'on a commencé à s'interroger sur le soi, ses propres limites et la conscience de l'autre. Aussi vieilles que le doute. Bien sûr, nous voyons beaucoup ses ficelles appliquées dans de nombreuses oeuvres mais remarquons qu'ici, elles y sont exposées avec brio et clairvoyance.

Je rentre chez moi, dans mon logis, satisfait de cette réussite cinématographique. Sur le chemin, je regarde mon pouce miteux. Je suis un traitement contre les verrues et chaque semaine, j'applique de l'acide formique sur ma peau. Une peau que je pense relativement fiable pour l'utiliser et avoir confiance en elle chaque jour. Seulement, j'observe en marchant que ma peau s'amollit. Je la sens capable de se déchirer comme du papier mouillé si je touche quoi que ce soit. Avec une épingle à nourrice, je tente une immersion. Je la plante dans mon pouce. Je la plante de moitié et je ne souffre pas. Je ne sais à ce moment si ma peau est encore fiable, si j'en ai peur ou si j'ai peur de ne pas souffrir. Je laisse l'épingle dans le pouce. Je re-re-pense à ce bonnet rouge qui va tant me manquer, à la fatalité aussi. A partir de mes dernières considérations, je surenchéris et re-re-re-maugrée encore plus. Je suis fatigué. Je suis grognon. Gnongnon.

Je baisse les stores et vais me coucher. Sous le lit mezzanine. Je me cache. Au réveil, je retrouve mon bonnet.

Il était caché. Je suis vraiment un monstre.