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Les Bienheureux - Film (2017)

Film de Sofia Djama Comédie dramatique 1 h 42 min 13 décembre 2017

Alger, quelques années après la guerre civile. Amal et Samir ont décidé de fêter leur vingtième anniversaire de mariage au restaurant. Pendant leur trajet, tous deux évoquent leur Algérie : Amal, à travers la perte des illusions, Samir par la nécessité de s'en accommoder. Au même moment, Fahim, leur fils, et ses amis, Feriel et Reda, errent dans une Alger qui se referme peu à peu sur elle-même.

Film Les Bienheureux - Film (2017)
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Il y’a bien longtemps, cela fait exactement 10 ans, j’étais là-bas. Dans une autre vie qui parait irréelle aujourd’hui, j’ai vécu les affres de la peur, l’angoisse des nuits interminables, la crainte de ce qui pourrait arriver, à nous ou à nos proches… J’étais pourtant jeune, et c’est peut-être pour cela que ça parait si lointain, comme un rêve, ou plutôt un cauchemar. Qui pourrait croire aujourd'hui qu’en allant à l’école on pouvait enjamber le sang encore frais de voisins tués sur la route, ou qu’on était toujours prêts à déguerpir à la moindre explosion, ou que les hommes du quartier assuraient la garde de nuit, armés d’objets multiples… Moi-même j’ai du mal à y croire. Une autre vie, je vous le dis.

Je suis de la génération des "millennials", mais de ce côté-là du monde, en plus des caractéristiques occidentales dans certains cas, c’est surtout une génération de survivants, traumatisés, qui se sont débrouillés tout seuls pour guérir, sans thérapie. Une génération un peu schizophrène, qui a le cul entre deux chaises et qui a perdu de son innocence. J’oublie parfois, à force d’efforts d’intégration, que je fais partie de cette partie-là de la société algérienne. C’est peut-être pour cela que je voulais l’écrire, par devoir de mémoire.

J’étais moi aussi comme Fahim dans ce film. Jeune, je ne voulais pas partir. J’avais ma famille, mes amis, ma vie… Malgré tout, je ne voulais pas le quitter ce foutu pays. Pourtant je suis partie, surtout pour tranquilliser ma famille qui ne voulait que mon bien, au prix du déchirement de la séparation. Je pensais sincèrement y revenir un jour, plus tard je disais. Aujourd’hui je ne peux l’envisager, ni imaginer appartenir à cette société qui sombre plus profondément dans les abîmes de l’obscurantisme. Je pensais les Hommes capables d’apprendre de leurs erreurs et de ne pas tomber dans le piège de ceux qui ont tué leurs parents et leurs enfants. Quand on voit aujourd’hui comment des créatures qui ont amené à égorger des hommes, des femmes et des enfants ont réussi à aliéner tout un peuple, on se demande bien à quoi tout cela a bien pu servir. Tant de vies sacrifiées pour en arriver là. Tant de haine semée qui gangrène les moindres recoins d'une nation blessée et déchirée. J’étais bien trop jeune et trop naïve de croire en la rédemption…

Le peuple s’est battu contre la peur et c’est finalement la soi-disant "paix" qui a engendré les pires fléaux. Parce que la paix sociale veut dire fermer les yeux, la paix sociale veut dire rester dans les rangs et ne pas l'ouvrir, la paix sociale veut dire oublier... C'est ainsi que le troupeau se rassemble au centre de son enclos, et c'est ainsi que le mouton exclue ses frères qui paissent une autre herbe que lui.

Ce devoir de mémoire je le dois à ceux qui ont disparu, mais aussi à ceux qui sont restés. Tout le monde n’a pas eu la chance d’être confronté à ce dilemme, et de pouvoir choisir entre rester et partir. Je sais très bien que nous, les exilés, nous avons une part de responsabilité dans ce que devient notre pays aujourd’hui. Seulement, nous sommes un peu lâches, et c’est aussi pour cela qu’on se complait dans l’oubli.

Nous avons vécu comme des rats mais nous avons survécu.

Certes, le film de Sofia Djama ne reflète pas la vie de toutes les populations/strates de ce pays, mais il nous plonge dans la vie d'une famille algéroise et de ceux qui l'entourent à un moment T, vers la fin de la décennie noire. Ce qui représente un pan de la société: des parents remplis de regrets et de désillusions, et une jeunesse perdue qui n'a plus d'éspoir en l'avenir. Pas mal de plans sur la ville d'Alger sont un peu lents et parfois inutiles à mon goût, mais c'est peut-être une volonté de contextualiser le propos. Et puis, une mention spéciale pour les deux actrices principales Nadia Kaci et Lyna Khoudri qui incarnent parfaitement les frustrations d'être une femme en quête de libertés.

Ce film a fait resurgir des choses et ce texte n'en est que l'exorcisme. Il n'est pas dénué de défauts mais il réussit à montrer une image de l’Algérie qu’on n’a pas forcément envie de révéler, car cela nous heurte et nous remet en face de la réalité. Toutefois, il est important qu'elle soit vue et comprise.

https://youtu.be/6sTrSH0GC9g