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The Last of Us - Film (2018)

Film de Ala Eddine Slim Drame 1 h 34 min 22 août 2018

N, un jeune subsaharien, traverse le désert pour rejoindre le nord de l’Afrique et effectuer un passage clandestin en Europe. Après s’être fait braqué, il se trouve livré à lui-même en Tunisie. ​I​l décide ​alors​ d’effectuer l​a​ traversée en solitaire. Tel Robinson​,​ commence alors pour lui un voyage initiatique, fait de rencontres ​​intenses et éphémères​ et de troublantes découvertes​.

Film The Last of Us - Film (2018)
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Incontestablement, la proposition de cinéma qui nous est faite par Ala Eddine Slim est audacieuse. Et mérite, de ce fait, toute notre attention. Durant ces dernières années, on a pu assister à l'errance de millions de personnes, à travers le globe, fuyant la guerre, la famine ou les changements climatiques. La crise humanitaire est majeure, et pour nous en rendre compte le monde médiatique fait tourner en boucle les mêmes mots et les mêmes clichés, diluant ainsi le drame humain à travers un discours des plus formatés. Pour essayer d'aller à l'essentiel, pour rendre à cette crise son visage humain, la plupart des cinéastes ont investi le genre documentaire, comme Ai Weiwei avec le maladroit Human Flow. Contrairement à eux, Ala Eddine Slim privilégie la pure fiction afin de développer une démarche esthétique aussi immersive que radicale : c'est l'image, et elle seule, qui sera chargée de traduire la densité de l'existence, la tragédie universelle d'un homme déraciné qui n'a nulle part où aller.

Le début, pourtant, nous fait penser à un banal film sur les migrants, avec ce personnage, désigné comme Subsaharien, qui traverse le désert nord-africain afin de rejoindre l'Europe. Mais le récit bifurque rapidement de cette voie, rejetant en hors-champ les problématiques habituelles (l'immigration clandestine, L'Europe comme promesse d'espoir...), pour emprunter des chemins de traverse bien plus poétiques et philosophiques. Le voyage, dès lors, devient intimiste ou métaphysique, débarrassant le migrant des oripeaux sociologiques du « clandestin » (personnage sans identité, lieux géographiques non définis...) afin de nous le présenter comme une incarnation de l'humanité. Le propos s’enrichit alors d'une véritable réflexion de fond, centrée sur l'Homme et son devenir.

Pour aller à l'essentiel, pour faire du migrant le symbole d'une humanité qui cherche sa place dans le monde, Ala Eddine Slim prend le parti du retour aux sources : le sous-texte se charge d’une dimension mythologique (la renaissance de l'homme, la vie dans une nature sauvage...), tandis que l’image rappelle les premières heures du cinéma muet (absence de parole, présence d'un carton explicatif...).

C’est ainsi que la question identitaire se fait de plus en plus prégnante à l’écran. Le parti pris du mutisme, par exemple, est porteur d’une indétermination qui nous ramène à ce qui est élémentaire pour l’Homme : des gestes simples dédiés à la survie (se nourrir, se protéger d’une menace extérieur, etc.), et un langage des plus rudimentaires (expression corporelle, cri de douleur bestial). C’est l’existence humaine, soudainement, qui nous apparaît sous sa forme la plus brut, la plus archaïque. De même, l’imagerie utilisée va tendre vers une forme d’abstraction, synonyme d’un monde excluant, dépossédant l’Homme de ce qu’il est : les lieux deviennent de plus en plus imprécis, les frontières vaporeuses, et le monde irréel : les visages deviennent flous, les individus sont réduits à des ombres, tandis que la caméra exalte la vie de la faune et la flore.

C’est vers elle, bien sûr, que l’on se dirige, au cours d’une seconde partie qui allie la robinsonnade au symbolisme et à la contemplation. Pour cela, Ala Eddine Slim privilégie souvent les plans fixes, au rythme de plus en plus lent, qui forcent à observer les gestes, les vibrations qui parcourent l’écran pour mieux les capter. The last of us produit alors un effet hypnotique, sur un montage cut, rythmé par quelques gros plans sur les personnages ou des éléments de la nature, qui en accentuent la portée. Enveloppé par une bande sonore dense, perméable aux vents, aux frémissements des corps, des animaux environnants, le spectacle magnifie le retour à la nature, à la source.

The last of us se dévoile peu à peu comme l’avènement d’un homme nouveau, en fusion évolutive – ou régressive – avec les éléments basiques du cosmos. Cet hymne à l’intuition, aux sens, repose sur un texte du fameux poète Fathi Akkari qui incarne le vieil homme, et son interprétation par l’artiste Hayhem Zakari. Les lettres sont ainsi traitées dans un langage visuel composé de dessins qui apparaissent à l’écran comme des projections mentales de sensations éprouvées par les protagonistes dont le plasticien Jawhar Soudani qui est le migrant.

« Dans les traversées maritimes illégales, il y a ceux qui périssent dans la mer, ceux qui arrivent à rejoindre la rive, et ceux qui sont portés disparus », nous dit Ala Eddine Slim. En s’intéressant à cette dernière catégorie à travers un film aux résonances philosophiques universelles, il nous invite habilement à méditer sur notre propre devenir.