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La Flor - Film (2018)

Film de Mariano Llinás Drame, comédie musicale, romance 13 h 27 min 6 mars 2019

« La Flor » cambriole le cinéma en six épisodes. Chaque épisode correspond à un genre cinématographique. Le premier est une série B, comme les Américains avaient l’habitude d’en faire. Le second est un mélodrame musical avec une pointe de mystère. Le troisième est un film d’espionnage. Le quatrième est une mise en abîme du cinéma. Le cinquième revisite un vieux film français. Le sixième parle de femmes captives au 19e siècle. Mon tout forme « La Flor ». Ces six épisodes, ces six genres ont un seul point commun : leurs quatre comédiennes. D’un épisode à l’autre, « La Flor » change radicalement d’univers, et chaque actrice passe d’un monde à l’autre, d’une fiction à un autre, d’un emploi à un autre, comme dans un bal masqué. Ce sont les actrices qui font avancer le récit, ce sont elles aussi qu’au fur et à mesure, le film révèle. Au bout de l’histoire, à la fin du film, toutes ces images finiront par dresser leurs quatre portraits.

Film La Flor - Film (2018)
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Regarder La flor, c’est un peu comme partir pour une odyssée. Un voyage en six épisodes, quatre pétales, un pistil et une tige, dont la structure reste assez floue même une fois le film terminé.

Il n’est pas évident de parler de La flor sans en raconter trop et risquer de gâcher quelques bonnes surprises aux personnes n’ayant pas vu le film (les « déflorer » en un sens). Mais pour ce qui est de donner envie, sachez juste que le film contient une momie, du venin de scorpion, des chansons d’amour déçu, des chinois, un duo de tueurs à gages amoureux, une taupe dans les réseaux d’espions russes, Casanova et des indiennes. Un petit melting-pot qui devrait suffire à allécher et à donner une idée de la densité narrative du film, sans trop en dévoiler.

L’art de Mariano Llinas est celui du conteur d’histoires. Rentrer dans La flor, c’est presque comme démarrer un livre qu’on va lire jusqu’au bout de la nuit car on n’arrive plus à en décrocher. En ça, La flor est très différent d’autres œuvres au long cours souvent lentes et austères (Lav Diaz, Bela Tarr…). Chez Llinas, la majeure partie de la mise en scène n’est pas dédiée à la contemplation mais à la narration. Invoquant autant Roger Corman que Hergé, le cinéaste rend hommage aux genres les plus populaires, du récit d’épouvante au film d’espionnage en passant par la comédie musicale. Que la narration soit en voix off, par intertitres, épistolaire ou via un journal intime, elle est toujours centrale et on devine que Llinas préfère raconter par la voie du texte que par l’image seule. L’action est souvent hors champ, racontée ou évoquée par les personnages mais rarement montrée, ou comme un flou en arrière plan. Cela ne fait que renforcer le pouvoir d’évocation du film qui, comme un livre, laisse souvent libre cours à l’imagination du spectateur pour compléter des histoires volontairement à trous.

Cette volonté de décentraliser l’action permet à Llinas de réserver son cadre à ses personnages. Souvent filmés en gros plan avec une faible profondeur de champ, les visages et les émotions qu’ils véhiculent envahissent l’écran. Ce sont les visages de quatre femmes, quatre actrices pour bien plus de personnages. Car ce sont ces actrices qui font le liant entre les six épisodes de La flor. Le film est aussi un film sur elles, sur leur jeu incroyable provoquant grands écarts d’interprétation lorsqu’on saute brusquement d’un épisode à l’autre. Un film aussi sur la manière de diriger les actrices, car glissant par moments vers la méta fiction La flor évolue progressivement d’un pur cinéma populaire vers un film sur le cinéma.

En effet, alors qu’il s’amuse depuis des heures à tisser une multitude de récits, Llinas nous rappelle dans un élan final que nous sommes bien au cinéma en remontant en deux à-coups brutaux jusqu’aux origines de la technique. Les personnages quittent alors le cadre, on range le matériel, le film est fini mais le cinéma présent, plus que jamais.