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Family Romance, LLC - Film (2020)

Film de Werner Herzog Drame 1 h 29 min 19 août 2020

Perdu dans la foule de Tokyo, un homme a rendez-vous avec Mahiro, sa fille de douze ans qu’il n’a pas vue depuis des années. La rencontre est d’abord froide, mais ils promettent de se retrouver. Ce que Mahiro ne sait pas, c’est que son “père” est en réalité un acteur de la société Family Romance, engagé par sa mère.

Film Family Romance, LLC - Film (2020)
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Le spectateur assidu de ses films le sait très bien, Werner Herzog explore autant les contrées géographiques que cinématographiques, repoussant infatigablement les frontières auxquelles il doit faire face, qu’elles soient concrètes ou artistiques, réelles ou fictives. Avec Family romance LLC, vraie fiction aux airs de documentaire, dédiée aux activités d’une agence japonaise fournissant des personnes de remplacement pour des occasions familiales, il nous entraîne dans une réflexion vertigineuse sur l’ère du faux et les fictions que l’on s’invente pour nourrir le réel.

Rien d’étonnant à ce que cet éternel globe-trotter se soit rendu pour cela au Japon, pays de tous les excès et de tous les possibles. Il existe là-bas des agences où l’on peut louer des amis ou de la famille, le temps d’un mariage, d’un enterrement ou de tout autre événement. Yuichi est le directeur de l’une d’entre elle. Il est contacté par une mère célibataire pour se faire passer auprès de la fille de celle-ci, Mahiro, pour le père qu’elle n’a jamais connu. Une étrange relation en naît, inattendue, dans laquelle l’amour acheté semble laisser place au sentiment vrai… L’attachement s’installe, inexorablement … puis pour le spectateur une curieuse émotion. Le père-acteur se prend au jeu, des relations père-fille plus vraies que nature en émergent. Pour satisfaire sa cliente Yuichi cherche comment divertir la gamine, et même s’il cède encore à la tentation de payer des acteurs pour mimer les rencontres du hasard, sa façon d’organiser les après-midis de l’enfant le font de plus en plus ressembler à un simple parent divorcé. L’essence mélancolique de Family Romance, LLC se disperse lentement mais sûrement, jusqu’à l’ultime image, bouleversante.

Herzog ne juge pas, il constate, un peu ébahi, semblant parfois ne pas revenir de ce qu’il découvre, de cette solitude incommensurable devenue un fonds de commerce. De cette peur du regard des autres, de l’indifférence supplantée par la tentation de s’acheter une vie factice. Ce qu’il y a de fascinant dans ce « héros » c’est qu’en inventant pour les autres une identité, il perd de vue la sienne, ne la repère plus. Werner Herzog observe une société aseptisée d’une tristesse absolue où la chaleur humaine, lorsqu’elle n’est pas juste un investissement, se cherche dans les yeux des androïdes. Herzog aime également à jouer avec les clichés exotiques (le « père » qui emmène sa « fille » regarder les cerisiers en fleur) de façon déconcertante : ils viennent souligner plus encore la nature biaisée des rapports humains nourris aux clichés, aux archétypes et au jeu social. Le choix de certaines scènes, d’ailleurs, semble être le fruit d’un regard d’Européen curieux, nous interrogeant sur l’apparence et l’émotion répétée mécaniquement : une femme fait appel à l’entreprise car elle veut revivre le moment où elle a gagné au loto, une autre demande à être suivie par des paparazzis pour devenir « une star »… Le cinéma est alors défini comme un lieu capable de saisir aussi bien la nature du réel que son inverse.

Ce jeu de chassé-croisé entre mensonge et sincérité, entre vérité et fiction, est magnifié par la forme que Werner Herzog a donné à son film. Plutôt qu’un documentaire classique, il en a fait un objet hybride. Reproduisant les procédés de Family Romance – la société –, il a fait rejouer les scènes de ses repérages par des acteurs. Les circonstances sont donc authentiques, ou basées sur des faits réels, mais elles sont simulées de la même manière que ces cas étaient, eux aussi, joués. La mise en abyme atteint son comble avec le choix que Herzog a fait de confier le rôle de Yuichi Ishii à Yuichi Ishii lui-même. Acteur jouant un acteur, il apporte une étrangeté au film, qui souligne l’artificialité de la situation. Plus qu’une simple mise en avant de l’absurdité de tels rapports, c’est une réelle crise existentielle que représente son personnage, qui s’interroge perpétuellement sur la moralité de son entreprise, et surtout sur sa propre réalité. C’est ce point de rupture, tant dans la vie d’Ishii que dans l’art de filmer, et plus loin, dans notre croyance au monde réel, qu’Herzog explore et démonte.